URSS: Les rêves d’Olympe du cyclisme soviétique

C’est un pays perdu aux confins de l’Europe. Un État bâtit sur une idée sur lequel a flotté pendant plus de 70 ans un drapeau liant la faucille du paysan et le marteau de l’ouvrier. Teinté du rouge, du sang et de la lutte, unis par quatre lettres dans un monde divisé entre deux: URSS.

« Étendard soviétique, étendard populaire, conduis-nous de victoire en victoire ! » a écrit Sergueï Mikhalkov dans les ténèbres de la Guerre.
Il avait vu juste.
C’est dans l’hymne, dans les racines mêmes de l’identité soviétique que se trouve le moteur des athlètes. Rouge au cœur, le regard fixé vers l’or, ils sont les relais du socialisme triomphant.
Sur le chemin de la gloire sportive, se dresse devant eux l’étendard aux cinq anneaux, celui des Jeux Olympiques. Dans cette bataille, les cyclistes auront leur rôle à jouer. Avec un seul objectif : la victoire, évidemment.


L’URSS à l’assaut de la gloire olympique

 

Si le sport dans sa globalité consacre le mythe égalitaire, il est aussi une formidable vitrine de la réussite nationale. Il exalte la nation et participe à la construction d’une identité commune. On ne sera pas surpris alors d’entendre que: « Les grandes victoires de l’Union soviétique et des pays-frères constituent la preuve éclatante que le socialisme est le système le mieux adapté à l’accomplissement physique et spirituel de l’homme.« , dit la Pravda en 1972.
Le sport agit alors comme élément fédérateur dans un État composé de cultures différentes. La population se retrouvant dès lors unie dans l’amour du sport. La pratique sportive devient une étape clé dans la formation de « l’homme nouveau » soviétique. Il s’agit bien, comme n’importe quelle puissance de premier plan, de démontrer la supériorité du modèle communiste. Les athlètes deviennent ainsi de véritables porte-drapeaux et porte-paroles de leur système.
Dans un soucis de diplomatie sportive et grâce à sa capacité de mobilisation des masses, l’URSS entreprend rapidement de donner au sport une place centrale dans la société. D’autant que le vivier dont dispose le pays est colossal : au début des années 1920, l’URSS représente pas loin de 150 millions d’habitants répartis en 100 nationalités dans 15 républiques indépendantes.

Un projet rapidement mis en place à l’absence totale de structures sportives dans la Russie pré-bolchevique. L’État va alors investir et faire de l’URSS l’une des plus grandes nations sportives de tous les temps. Instrument de domination par excellence, le sport dans l’empire soviétique s’impose de lui-même comme  un  enjeu  économique  et  médiatique  majeur. Le cyclisme s’inscrit donc dans cette case et est une chance pour Moscou et ses satellites de s’affirmer à l’échelle mondiale.

 

Le culte de la victoire

 

Le cyclisme est, dans sa forme la plus brutale, l’expression du stakhanovisme à son paroxysme. La victoire a un coût élevé, elle célèbre le travailleur, mais glorifie également les anonymes gregarios, ces gueules noires de la route, prêts à se sacrifier pour leur leader comme pour la nation. Le triomphe de l’unité, marque de fabrique de l’Étoile Rouge.

Il est surtout la seule passerelle pour les jeunes soviétiques sans le sou vers une amélioration considérable de leur niveau de vie, un moyen de sortir de leur trou et d’être consacré en tant que “héros de la nation”. Un moyen bien moins dangereux que la carrière militaire.
Mais que faire quand le sport professionnel n’existe pas, et que l’État n’autorise que l’amateurisme ?
Telle est la situation en URSS.

Les rêves de Tour de France, des Monuments et de gloire mondiale s’envolent pour les apprentis cyclistes dès le début de leur carrière. Il va falloir apprendre à gagner ailleurs et autrement, à asseoir sa domination dans des régions inconnues, dans l’ombre.

S’imposer dans la sphère de domination soviétique est le premier impératif. Entendons par là l’Europe de l’Est. Sergueï Soukhoroutchenkov, la légende du cyclisme amateur soviétique disait d’ailleurs : “Notre but, avant tout, c’était d’être meilleurs que les Allemands de l’Est, les Polonais et les Tchécoslovaques”. Il faut aussi s’imposer tout court, partout. Et les instances soviétiques prennent ça très au sérieux, au risque de laisser leurs coureurs sombrer. C’est la puissance du collectif qui prime.

Nikolai Razouvaev, ancien champion du monde junior du contre-la-montre reconverti en auteur en témoigne à travers son blog. C’est un certain Piotr Trumheller, son premier entraîneur, qui va lui livrer des confessions pour le moins étonnante: “Ici en URSS, c’est tout pour le classement par équipes. Si tu peux gagner individuellement, c’est la cerise sur le gâteau, mais gagner ce classement est la priorité. Nos tactiques de courses sont basées sur le classement par équipes, et quand on va en Europe, parfois personne ne comprend ce que nous faisons parce qu’on suppose que nous avons les mêmes que tout le monde. Mais non […] Les Occidentaux ne font pas ça. Ils se fichent du classement par équipes. Certains ne savent même probablement pas que cela existe. Ils courent pour eux. Je veux dire, les équipiers travaillent ensemble et s’aident les uns les autres, mais leur but est de gagner une étape ou le classement individuel. Les tactiques de courses ne sont pas déterminées par les idéologies. Ils ne courent pas pour prouver au monde que leur pays est fantastique. Ils n’ont pas peur de perdre, ils donnent tout ce qu’ils ont sans s’inquiéter du nombre d’équipiers qu’ils leur restent”.

 

Un amateurisme…professionnel !

 

Pourtant l’URSS fait face à un problème majeur : Comment rester compétitif tout en restant amateur ?
Si le propre de l’amateur est de pratiquer son sport par plaisir et goût de la compétition,  il est évident qu’être cycliste n’est pas son métier, contrairement aux professionnels.
Un amateur n’a de choix que l’entraînement pris sur son temps libre, il multiplie les efforts pour espérer rivaliser avec les pros, en vain. L’amateur s’abrutit de kilomètres et de bosses mais ne progresse pas vraiment. Il imite les pros, mais tout n’est qu’approximation. La réalité des pros, c’est embaucher sur la selle à 8h et débaucher sur les rouleaux à 16h. L’amateur prend la bicyclette le week-end ; ses dimanches c’est les enfants et la belle famille.
On est loin de San Remo.

Alors, en URSS, on sait comment contourner le problème.
Le sport étant géré par l’État, les cyclistes sont donc employés. Et il faut que l’État gagne, au détriment des individualités. Le boulot de l’amateur sera alors de faire correctement son travail, planqué mais présent quand il faut, avant de se retirer tranquillement après des années de bons et loyaux services. Un employé, comme dans une entreprise, dispose de moyens techniques lui assurant de réaliser ses taches dans de bonnes conditions. Un ouvrier a besoin de ses outils, une secrétaire de sa machine à écrire, un cycliste d’équipements, de médecins etc., et bien l’État lui fournira. Pratique.

Cependant, ne rejoint pas cet amateurisme d’élite qui veut. Le sport reste un combat, seuls les plus talentueux et les plus résistants ont accès à cet univers privilégié.
Dans ce darwinisme à pédales règnent en maîtres absolus des instructeurs plus que des entraîneurs, de véritables patriotes malades de la performance, officiant dans des académies réparties partout dans le pays. Bâtissant à la chaîne des robots sans âmes ni panaches, ils façonnent les talents de l’Empire comme de parfaits petits soldats obéissants.
Ce n’est pas l’armée mais ça y ressemble: trois entraînements par jour, 4500kms par mois, des camps d’entraînements isolés du reste du monde pour éviter les distractions, interdiction d’avoir des copines, tests d’efforts jusqu’à l’évanouissement… C’est un incroyable ballet de la souffrance morale et physique qui se met en marche.
D’hommes ordinaires, on les transforme en cosaques en cuissard, les polissant pour affronter la Grande Guerre Olympique, le Graal du cyclisme soviétique.


Les Jeux Olympiques comme obsession

 

Summum du cyclisme amateur (du moins jusqu’en 1996 où la course devient accessible aux professionnels), la course en ligne des Jeux Olympiques ne rencontre pourtant pas le même écho que les classiques européennes ou les Grands Tours, tant chez les cyclistes que dans le cœur des fans.
Mais pas en URSS.

Les soviétiques l’ont parfaitement compris, les Jeux Olympiques reflètent la puissance d’un État. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’affrontement États-Unis/URSS se prolonge dans les stades, et ce tout au long de la Guerre Froide dans une guerre bien réelle : celle des breloques.
Si Avery Brundage, alors président du CIO, déclare en 1956 lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Melbourne que “les Jeux olympiques sont des compétitions entre individus, non entre nations”, l’URSS s’en moque et met un point d’honneur à tout rafler quand elle le peut.

C’est à Helsinki, en 1952, que l’aventure olympique commence pour l’URSS avec l’envoi de sa première délégation. Coté vélo, les pionniers s’appellent Evgeni Klevtzov, Anatoly Kolesov, Nikolay Bobarenko et Vladimir Kryuchkov.
Les résultats sont peu probants: une place anonyme pour Klevtzov et trois abandons sur route, ainsi que l’humiliation de ne pas avoir vu son temps compté en course par équipes.
Le véritable coup d’accélérateur, lui, va être donné en 1960 à Rome.

 

Camarade Kapitonov

 

Il fallait un cadre monumental pour un événement historique. Dans la ville qui a été le centre du monde pendant près d’un millénaire, les nouveaux gladiateurs à bicyclette vont croiser le fer sous le soleil insupportable du mois d’août.
A Rome, les tifosi réclament un natif. La nazionale s’est déjà octroyé le titre par équipes quelques jours auparavant, et compte cadenasser la course avant de lancer le plus à même de ramener l’or.
En ce 30 août 1960, c’est Livio Trapè qui va endosser le premier rôle. Né à Montefiascone, à 100kms de Rome, il est un peu chez lui.
Comme prévu, les italiens sont sur leur garde. Le peloton avale les kilomètres, la pression monte au fur et à mesure que les tours défilent. C’est d’ailleurs au huitième que l’ami Livio brandit les armes – prêt à mourir – il se dresse sur ses pédales et porte l’estocade.
Derrière lui, personne ne bouge, on s’est figé dans l’asphalte, les poumons gonflent, le cœur bat trop vite, les italiens sont trop forts. Mais Livio n’a pas frappé assez fort. Il en reste un, tel Spartacus défiant l’Empire, qui n’a pas encore abdiqué.
Viktor Kapitonov, un brave garçon de Kalinine, se lance à la poursuite du favori sans aucune idée de la manière dont il allait pouvoir le battre. Le soviétique n’a pas le sens de la course, il n’a pas cette arrogance occidentale, ne prétend pas détenir la science du vélo, mais il sait gagner. Il est double champion d’URSS, il a montré du panache dans la Course de la Paix, il est l’archétype du coureur de l’est : besogneux mais battant, disgracieux sur la selle mais bête de course.

C’est alors une course d’attente, pleine de tension, qui va avoir lieu. Le peloton ne reviendra pas, et ne veut pas revenir d’ailleurs, laissant les deux protagonistes s’affronter dans un duel à mort.
Que se passe-t-il lors du dernier passage sur la ligne dans la tête de coureurs dans une situation similaire ? L’angoisse, la volonté d’en finir, l’agacement ? Kapitonov, lui, avait certainement envie de rentrer rapidement à la maison avec la médaille. Il dépose Trapè à quelques dizaines de mètres de la ligne, l’italien est tellement surpris qu’il réagit sur le tard laissant filer notre ami Viktor. Le soviétique lève les bras, c’est le plus beau jour de sa vie de coureur.
Bizarrement, l’italien ne s’arrête pas. Que fait-il ? Il regarde autour de lui, on lui fait des signes, « encore un tour ! ».
Catastrophe, il a mal calculé ! Il lui reste encore un dernier tour avant l’arrivée !
Pendant tout ce temps il s’était cru le plus fort, il a ralenti, il doit réenclencher ! L’italien s’éloigne. Non ! Les soldats soviétiques ne se rendent pas, ils meurent. Il remet un coup de pédales, s’en veut d’avoir été stupide, puis va chercher Livio, dans un dernier effort.
Sur le côté de la route, on est formel : impossible que le rouge revienne sur notre champion, il a dépensé trop d’énergie.

Une photo a immortalisé le podium ce jour-là. L’expression stupéfaite de Trapè n’a d’égale que la joie de Kapitonov. A 26 ans, le russe vient de frapper un grand coup. Il doit encore penser à ces derniers tours de roues, les plus durs. Cette ligne droite avec au bout un simple trait blanc tracé le matin même avec de la peinture bon marché. Juge de paix sur goudron, cette fine ligne décide d’un destin des deux hommes. Aujourd’hui elle penche pour l’Est, qui l’a bien mérité. Les deux héros jettent leurs dernières forces dans le sprint. Kapitonov balance son vélo de gauche à droite, et tel un fou échappé de l’asile, ses gestes n’ayant plus le moindre sens, il envoie sa machine mourir sur la ligne…

Pobeda!

 

Médailles en pagaille

 

Date importante de l’histoire du cyclisme, la victoire de Kapitonov semble tracer la voie pour les compétiteurs venus d’URSS. Dans la réalité, les résultats placent plutôt l’empire soviétique au rang de nation moyenne du cyclisme. En 1964, il faudra se contenter d’une médaille d’argent en piste (tandem), et en 1968 d’un simple retour à la maison. C’est à Munich, en 1972, que l’URSS décolle dans sa discipline fétiche : le contre-la-montre par équipes. Derrière cette réussite, l’incontournable Kapitonov, nouvel entraineur d’une équipe avide de victoires. Montréal en 1976 assoit un peu plus la domination soviétique sur la discipline avec une nouvelle médaille d’or, tandis qu’individuellement, c’est les vaches maigres. Certains pourraient attribuer cela au fait que les Jeux Olympiques soient toujours organisés de l’autre côté, à l’Ouest. Pourquoi ne pas venir vous mesurer à nos champions, sur nos terres ? Ce sera chose faite quatre ans plus tard.

Les JO de Moscou sont des Jeux politiques, et l’occasion rêvée d’étaler toute la puissance de l’URSS à la face du monde. Cependant, le combat Est-Ouest n’aura pas lieu : une cinquantaine de nations, dont les États-Unis, boycottent l’événement suite à l’invasion soviétique en Afghanistan en 1979. Pour autant, à ne regarder que le cyclisme, aucune nation “majeure” n’ayant décliné l’invitation, le spectacle sera bien au rendez-vous.
Pour aller glaner un second Graal olympique, l’URSS va avoir besoin d’un de ses plus valeureux soldats, un fils d’agriculteur de Briansk, formé à Kouibychev (Samara) au bord de la Volga. Serguei Soukhorouchentkov, le meilleur amateur de son temps, celui que l’on appelera le “Bernard Hinault soviétique”, va répondre à cet appel. Tour de l’Avenir, Course de la Paix, rien ne résiste à “Soukho”. C’est donc en toute logique qu’il donne une leçon de vélo à ses adversaires le 29 Juillet 1980, date  il va reléguer à près de trois minutes ses poursuivants et écraser la course de tout son talent pour aller gravir le sommet de l’Olympe.
A domicile, les soviétiques déroulent : Yury Kashirin, Oleg Logvin, Sergei Shelpakov et Anatoly Yarkin prennent le meilleur sur la RDA en contre-la-montre par équipes. La poursuite par équipes sur piste amène une nouvelle médaille d’or, pour un total de 6 médailles. Seule la poursuite individuelle aura échappé à la razzia.
Après le boycott de 1984 à Los Angeles, l’URSS augmentera son capital par rapport à Moscou : 7 médailles dont 4 d’or, toutes sur piste.

Ce seront les dernières.

Crédit photo: En-tête: Nikolai Razouvaev

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