Un jour de Ronde

Il y a les cols du Tour ou les pavés de Roubaix. Ici, il y a la Flandre. L’Enfer, le Ronde. Bienvenue au Tour des Flandres.


La jante heurte les pavés – tac-tac-tac – la roue avant vacille – gauche-droite, gauche-droite – le guidon vibre, les mains tremblent. Les vibrations traversent les poignets, puis les avant-bras, avant de vous secouer les joues, déjà mises à mal par le vent qui vous déchire la peau. Les jambes sont dures, elles chauffent, elles tirent,  c’est alors le mental qui fait avancer. Les premiers Monts sont déjà là, prêts à vous briser.

C’est d’abord un combat contre soi-même.

Un combat de 260 kilomètres à travers la campagne des Flandres, par-delà les monts et la mélancolie. Ces plaines et ces collines se dressant au loin, sur le champ de bataille de la gloire. Chargées d’histoires et de souffrance, terres rurales, terres de luttes, c’est un lieu de pèlerinage, où l’on se recueille une fois par an.
C’est un combat que l’on ne gagne pas, on y survit, tout au plus.
Survivre à l’émotion qui nous submerge, à ces masses d’inconnus s’époumonant. Faire face aux chutes, au froid, à la boue, ou à la poussière les jours où la météo s’est voulue magnanime. Résister aux pavés, aux Murs majuscules, à la détresse physique. Ne pas pleurer quand on entend les murmures du public se rapprocher, puis s’éloigner dans la campagne.

Les forçats du pavé survivent, juste comme ça, avec leurs souliers crottés sur les pédales de leur machine. La Flandre les a pris, puis elle va les abandonner avec leurs souvenirs.


Faire le Muur

C’est ici donc que tout prendra forme. Entre une Église et une Chapelle, sur les pavés de l’Enfer, l’ascension vers le paradis du cyclisme dure un peu plus d’un kilomètre.

La bataille joue ses premières notes. Le rouleau compresseur des favoris est lancé, on contrôle, on jauge.
Coup d’épée à gauche, coup d’épée à droite… dans l’eau.
Puis vient le Lion, sa Majesté des Flandres, Tom Boonen. Dernier Ronde, un combat pour l’honneur. Avec l’illusion des premiers jours, comme le meilleur des magiciens flamands, le Roi prend les commandes. La route se serre, il est devant. En tête au sommet, on l’imagine triomphant en cette fin d’après-midi ensoleillée en Flandres.

Au cœur de l’Enfer donc, dans cette Flandre que l’on a mille fois rêvé, idéalisé. Être sur les routes d’un Monument, de quelque chose de plus grand que soi, c’est comme s’abandonner en religion.
Alors, fidèles parmi les fidèles, l’excitation est à son comble. Tous ici attendent l’apothéose de la Semaine Sainte, ponctuée de célébrations diverses au nom de E3, Wevelgem…


Il faut l’avoir vu pour le croire. C’est un devoir de ressentir cette atmosphère ! Il faut aller se mêler à l’immense foule, partager la bière, l’ivresse lors du passage des coureurs dans les Monts, entendre le passage de la voiture Rodania, le son d’une autre époque.
Derrière notre écran, la passion n’est pas la même. Le bruit et la fureur s’estompent au rythme des publicités.
Non, il faut aller à la rencontre de cette Flandre populaire. C’est une journée de communion, la grande messe régionale où s’exprime la passion inexplicable pour ces guerriers d’un nouveau genre.

D’ailleurs, autour de nous, il n’y a que des flamands.
Les quelques étrangers présents sont absorbés par l’ambiance, leur âme est aspirée par le vélo. On en reviendra différent, pour sur.
Beaucoup des spectateurs debout sur le bas côté sont du coin, c’est un dimanche de fête au village, comme avant. Il ne faut pas manquer ça, comme la fête nationale ! Après tout ce n’est qu’une fois dans l’année.
Pas question de rester chez soi, surtout lorsque l’on connaît bien un local dans le peloton.

Le Ronde, c’est avant tout une affaire de famille, de proximité dont peu de courses peuvent se targuer. Ici, entre Anvers et Audenarde, certains vivent et s’entraînent sur le parcours. C’est dire s’ils ont saisi l’importance de l’événement.
On va à Grammont comme à l’Église, que dirons les voisins sinon ? On ne loue pas le Seigneur, mais on magnifie l’identité flamande. Et dans cette identité, il y a la reconnaissance du labeur, travailler dur comme les fermiers d’antan. N’est pas Lion des Flandres qui veut.
Être belge ne suffit pas. Ce que le public veut voir, avant de l’honorer de son soutien, c’est un coureur dur au mal, obstiné, ayant le goût du travail bien fait. Le père emmène le fils, il lui transmet cette passion folle, comme son père avant lui, comme son fils le fera également avec le sien.


Maitres Monts

Dans la tête de Philippe, il n’y a plus rien. Le vide. Il sait qu’au loin, après une courte descente, il faudra prendre à droite, et alors se dressera la Bête. Il sait que c’est à Kwaremont, au Vieux Quaremont (ou Oude Kwaremont) que tout se jouera sur ce Tour des Flandres. A la frontière linguistique, celle qui coupe la Belgique en deux : Wallonie et Flandres. Dans cette petite route pavée au milieu de nul part, qui fait partie intégrante de l’identité du Tour des Flandres.

Le visage déformé par l’effort, le Wallon passe l’obstacle en menant le train des grands jours, destination Victoire. Quelle incroyable image que le passage du champion de Belgique sous le soleil de sa patrie. Pourtant, la foule réclame son favori. Il lui faut quelques secondes avant de comprendre qu’il est derrière. L’Invincible serait-il en train de fléchir?
Le bruit redouble d’intensité, les mains frappent les barrières, le peuple se presse pour être au plus près de son héros.

Au passage de Tommeke, c’est la folie furieuse. On jette les bras aux ciels comme pour louer le Seigneur. C’est son dernier Ronde, il ne reviendra plus. Pas question de le louper ou de ne pas l’encourager, lui ne reviendra pas aux prochaines cloches de Pâques.
Le triple vainqueur ne les a pas regardé, il fonce vers le crépuscule de sa superbe carrière. Ca ne fait rien : « Tom sait au fond de lui qu’on est tous derrière lui, » nous dit-on. La sagesse populaire a parlé.


Pourtant, juste après l’enchainement Quaremont/Paterberg, c’est bien le wallon Gilbert, maillot tricolore sur les épaules qui s’envole vers le prestige. Un wallon en Flandre, comme un symbole. Au moment du triomphe du champion de Belgique, la scission légendaire entre les deux frères ennemis n’est plus. On ne brandit plus le drapeau au Lion, on brandit les bières.

La rivalité sera toujours là demain matin, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’était un dimanche de fête. Bref, un dimanche de Ronde.

Ronde van Paterberg from The Bike Lane on Vimeo.

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