Paris-Roubaix : le pavé et la fureur

Roubaix, 2018

Dans les plaines du Nord, l’Enfer n’est nullement pavé de bonnes intentions. Paris-Roubaix, c’est la guerre. L’Enfer, le vrai.
Il n’y a pas de répit, pas d’endroit où se cacher, il n’y a pas d’échappatoire. La seule récompense, c’est de terminer.


Paris-Roubaix : Enfer pour les uns, Paradis pour d’autres

Pour certains, l’Enfer, c’est surtout le Paradis.
On boit, on chante, on crie ! Le bord de la route, pour le public passionné, c’est une seconde maison. D’ailleurs, quelques-uns sont venus équipés : Camping-cars, glacières, tentes, barbecues et même… écran géant ! Pour les flandriens, ceux du dimanche, ce sont leurs « marginal gain ».

En suivant l’odeur de merguez et le bruit d’ouverture des canettes, il est assez facile de trouver son chemin jusqu’à l’antre de la bête. D’abord, remonter le secteur de Gruson, une belle ligne droite plantée au milieu des champs de patates. Une petite marche d’environ un kilomètre que l’on commence le cœur léger, pas très différente de la promenade dominicale. Puis, très vite, les premiers étendards se dessinent à l’horizon. Marqués du Lion des Flandres, ils annoncent la couleur : le pavé est notre deuxième patrie.
Au fur et à mesure que la foule se rapproche, les murmures deviennent plus distincts, la musique plus forte, les déguisements plus farfelus, les cadavres de bières plus nombreux. Didi Senft, El Diablo, est bien présent, aux portes de l’Enfer.

Selon la légende, c’est aux carrefours, dit-on, que le Diable apparaît de préférence. Par superstition et pour combattre le malin, nos ancêtres avaient eu la sagesse d’élever des calvaires là où deux chemins se rencontrent. On est jamais trop prudent.
Ici, au Carrefour de l’Arbre, personne ne vous protège. Ni calvaire, ni esprit bienveillant. Sur le dernier secteur crucial de l’Enfer du Nord, il y a que souffrance et violence.
A pied déjà, les chevilles se tordent par endroit, tant le chemin est irrégulier. Quelle idée d’y faire passer des vélos !

Sur le bas-coté, le peuple du vélo, nation sans frontières, attend lui aussi son heure. Un peuple déjà en manque après les derniers tours de roues à Audenarde. La « Pascale » devient donc le rendez-vous incontournable du mois d’avril. Une sorte de fête de clôture de cette quinzaine sainte chez les amateurs de cyclisme : la quinzaine des pavés. Demain, le lundi n’existe pas. Les bières partent par caisses entières, mais l’ivresse est contrôlée, impossible de manquer le passage des coureurs.

Tout à coup, les klaxons. A vitesse grand V, on déploie les drapeaux. On se lève, comme un seul homme. Mains écartées, on ne bouge plus. Les visages sont concentrés.
En amuse-bouche, la course des juniors est fortement applaudie. Il faut dire que les gamins ne sont pas venus ici pour s’amuser. Comme les grands, Paris-Roubaix Juniors reste l’Enfer du Nord.
Il n’y a pas d’age pour souffrir.
Pas encore majeurs, ils ont déjà gagné le respect des connaisseurs. On les reverra.


Une fureur légendaire

Puis l’attente.

Comme entre deux batailles, les minutes s’égrainent lentement. Quand retentira le sifflet, il faudra se précipiter hors de la tranchée.
Voir passer un peloton est riche en émotions. L’intensité de l’effort du coureur se joint à l’adrénaline du fan. La foule compacte qui s’écarte à votre passage, les cris et les bruits sont ce qui transforment des bouts de routes en lieux de légendes. Ces mêmes portions d’asphalte où l’on appuie plus fort sur les pédales, où les muscles se crispent mais où la douleur, pendant quelques instants, est oubliée.

La magie de Paris-Roubaix réside pourtant dans une image, une seule. Une vision terrifiante qui vous prend aux tripes. Une scène visible dans aucune autre course au monde.
Au loin, l’hélicoptère se fait entendre. Ce bruit familier, c’est l’annonce du passage des héros, une madeleine de Proust pour les fans du monde entier. Les mouvements des pales soulèvent une énorme quantité de poussière, rendant le passage des acteurs similaire à un tableau impressionniste.
Devant cette tempête de crasse, le spectacle est saisissant. La voilà, cette image, celle qui restera gravée dans vos mémoires !
Les coureurs dans l’œil du cyclone, visage déformé par la douleur, gueule ouverte, le regard « sur l’horizon et un autre là où on pose la roue avant ». La foule extatique tentant de suivre des yeux le passage de leurs favoris à 45 km/h. Ils sont là, à quelques centimètres de vous, ils ont l’air si réels !
Au sol, les pavés. Ailleurs, la fureur.


Héros d’un jour

Paris-Roubaix est une course dont on ne se remet jamais vraiment. Y goûter une fois, c’est accepter que plus rien ne sera jamais pareil.

Les favoris sont passés, les malchanceux aussi. Pourtant, le vélodrome de Roubaix est encore loin pour les derniers. Les braves, les oubliés, ceux que l’on applaudie un pied dehors, un pied dans la voiture.
Les chutes et les crevaisons cueillent les hommes les uns après les autres. Ils tenteront d’aller jusqu’au bout de leur effort malgré tout. Peu importe le prix quand il s’agit de vaincre l’Enfer du Nord.
A l’arrivée, le seule victoire sera d’en avoir fini. La récompense sera une douche sommaire. Mais l’eau ne lave qu’en surface. Au fond, la souffrance, elle, reste.

Paris-Roubaix est une course qui distingue les héros inattendus.
Le premier d’entre eux, Evaldas Siskevicius. Le coureur lituanien du Team Delko-Marseille Provence KTM, victime d’un problème mécanique, a du affronter seul les pavés de l’Enfer pendant près de 70 kilomètres. Oublié de tous, il ne lâchera pas.
Victime d’une nouvelle crevaison, il va chercher lui-même une nouvelle roue dans la voiture de son équipe… qui est tombée en panne. Une heure après l’illumination du vélodrome couleur arc-en-ciel de Peter Sagan, les portes sont closes. Hors délais et hors d’haleine, il franchira pourtant la ligne.
On ne laisse pas le dernier des braves derrière un portail. Sur son dernier tour de roue, le courageux Evaldas ne le sait pas, mais il ajoutera son exploit à la légende du cyclisme.

Encore 364 jours avant un nouvel Enfer.


La légende de Paris-Roubaix s’est aussi écrit de noir cette année.
La mort ne devrait jamais être liée au vélo. Pourtant, elle a emporté le belge Michael Goolaerts sur le secteur de Briastre.
Le Guidon voulait simplement dédié ce récit au coureur. Qu’il repose en paix, auprès des siens.
Salut Michael.

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