La malédiction arc-en-ciel (2/2)

Devenir champion du monde a conduit certains coureurs sportivement droit dans le mur. Si les conséquences morales, souvent désastreuses, peuvent être atténuées, la mystérieuse malédiction de ce maillot bariolé a également eu des répercussions autrement plus dramatiques et irréversibles.

La mort à la porte

L’un des drames les plus marquants de cette fameuse malédiction est certainement celui qui a touché Stan Ockers.
En 1955, le belge est une des stars en vogue du cyclisme mondial. A 35 ans, il ne faiblit pas devant les jeunes loups. Preuve en est, l’année 1955 sera prolifique. Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, maillot vert du Tour, Challenge Desgrange et champion de Belgique de l’américaine ! Cette belle année se conclue en apothéose avec le titre de champion du monde à Frascati en Italie.
L’année suivante est tout aussi réussie avec un nouveau maillot vert au Tour conjugué à une victoire d’étape, deux victoires au Dauphiné Libéré, une deuxième place au Tour des Flandres et plusieurs top 10 importants (Flèche Wallonne, Tour de France, Milan-Remo, Dauphiné, championnat du monde…).
Pourtant, le 29 septembre 1956, sur la piste du palais des sports d’Anvers, celui qu’Eddy Merckx avait en admiration fait une terrible chute. Deux jours plus tard, le belge décède de ses blessures. Presque un an jour pour jour après sa victoire, il est fauché sur la piste qu’il aimait tant.

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Dix ans après, comment ne pas évoquer l’anglais Tom Simpson.
À l’époque, Simpson est un peu un OVNI sur le circuit, et ce pour une raison simple : il est anglais. Dans les années 60, la Petite Reine était loin de rencontrer un franc succès de l’autre côté de la Manche. Dans un temps où l’Angleterre est le centre du monde, entre « British Invasion » et Coupe du Monde 1966, le cyclisme britannique se morfond.
Tom Simpson va offrir un bol d’air aux aficionados (peu nombreux il est vrai) de la bicyclette et peut d’ailleurs être considéré aujourd’hui comme le premier vrai « champion » du cyclisme anglais.

Il accède à une grande notoriété du moment où il ravi le maillot arc-en-ciel fin 1965 à San Sebastian. Plutôt à l’aise sur les courses à étapes, il s’essaye avec plus ou moins de réussite sur le Tour de France, 29e pour son premier Tour en 1960, 14e en 1964 et surtout 6e et maillot jaune d’un jour en 1962. Après un abandon en 1965, il revient l’année suivante avec quelques ambitions. Ambitions qui s’envolent après une lourde chute dans la descente du Galibier.
En cette année glorieuse pour le sport anglais, Simpson doute. Il n’a eu aucun résultat avec le maillot de champion du monde, et aborde l’année 1967 du mieux qu’il peut. Une victoire sur Paris-Nice et deux étapes de la Vuelta lui redonnent confiance alors que se profile la Grande Boucle. Alors 7e au général, il s’effondre sous la chaleur écrasante de juillet dans les courbes du Mont chauve. Victime d’un malaise cardiaque conséquent à une prise d’amphétamines, une déshydratation et à une forte température (35ºC), il décède tragiquement et reste dans la postérité comme l’une des premières victimes du dopage dans le cyclisme.

Ces deux coureurs frappés par la mort en rappelle une troisième, terrible.

Au cœur des années Merckx, les temps sont durs pour les coureurs. Le Cannibale frappe ses adversaires de son courroux course après course, donnant parfois des miettes aux méritants, ultime geste de bonté de Son Altesse. Peu s’aventurent dans un combat face à face, et seuls les fous et les imprudents osent défier leur Seigneur. Les années futures s’annoncent bien sombres, il faudrait un miracle pour que le Roi Eddy cède face aux attaques.
Alors l’espoir, aussi mince soit-il, peut venir de la jeunesse, forte en gueule et en impétuosité. Et parmi elle, il y a Jean-Pierre Monséré.
Le jeune belge n’est pas en retard et devient champion de Belgique militaire à 20 ans. À l’age où d’autres peinent à rentrer dans la vie adulte, lui est déjà obsédé par la gagne. Il porte l’étoffe des champions dans un pays où la bicyclette est religion. Par la suite, il frappe dès sa première classique en Lombarde, puis vient cueillir un titre de champion du monde en 1970 à 22 ans. Comme tout grand champion, il se moque des égards dus aux patrons du peloton et suscite tant le respect que le mépris.
Et puis, un jour de mars 1971, le 15 précisément, au cours du Grand Prix de la kermesse de Retie, au coeur de la Flandre profonde, le jeune homme prend le départ de sa dernière course. Le destin a décidé de lui faire prendre congé de la vie. L’histoire est d’une banalité effroyable : une sécurité presque inexistante, un refus de marquer un stop, un coureur percuté.
Et ce coureur, c’est Monséré. Le belge git sur le bitume, le crane fendu.
Hasard du sport, ce terrible accident est certainement revenu à l’esprit d’Eddy Merckx, le porteur suivant (et touché par la malédiction 4 ans plus tard, dans des proportions uniquement sportives) au moment d’enfiler la tunique sur le podium de Mendrisio.

Une tentative d’explication à la malédiction?

 

Chat noir (Roche, Leblanc, Merckx…), Panthéon des oubliés (Beheyt, Ottenbros, Vainsteins, Astarloa…), marqués par la mort (Ockers, Simpson, Monséré) ou la maladie (Armstrong) en passant par ceux qui se sont égarés pour diverses raisons (Dhaenens, Maertens, Ballan, Brochard), la malédiction arc-en-ciel a frappé a de multiples occasions sans distinction de talent ou de nationalité.

Et encore, on pourrait citer Paolo Bettini qui perd son frère dix jours après son sacre en 2006, Fausto Coppi qui décèdera de la malaria quelques années plus tard, Greg LeMond victime d’un terrible accident de chasse en 1987, et dans des degrés moindres Philippe Gilbert qui devra attendre presque un an après son titre avant de relever les bras ou Oscar Camenzind qui passe à coté de son année 1999.

Tous ces drames devraient en refroidir bons nombres de coureurs. Pourtant fin septembre dernie, tous étaient là pour tenter d’enfiler la fameuse étoffe.

Si nous n’avons parlé que des drames, la conquête de l’or a aussi ses belles histoires. Elle a fait débuter des carrières comme elle en a conclu certaines (Cippollini et Zoetemelk). Ce maillot si reconnaissable en a fait pleurer plus d’un, ceux qui l’ont touché de très près sans jamais le posséder : Charly Gaul, Raymond Poulidor, Jacques Anquetil (un comble au vu de son extraordinaire carrière !), Roger de Vlaeminck, Luis Ocana, Dietrich Thurau, Sean Kelly, Adrie Van der Poel, Miguel Indurain, Laurent Jalabert, Michele Bartoli, Alejandro Valverde ou Joaquim Rodriguez… auraient tous du avoir leur nom inscrit au palmarès.

Mérités oui, mais c’est ce qui fait la beauté de cette course d’un jour, déjà disputées sur tous les terrains possibles, où les rêves de certains s’envolent comme les feuilles mortes balayées par le vent de la fin du mois de septembre.

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Voilà d’ailleurs un début d’explication. Si cette course est légendaire, le vainqueur le devient tout autant. Et ainsi vient l’exposition, puis la surmédiatisation, la pression, et parfois donc, la chute.

L’exemple récent de Philippe Gilbert reste équivoque. Numéro 1 mondial, expert des classiques, puncheur redouté et redoutable, champion du monde à Valkenburg chez lui fin 2012, il pleure ses victoires passées en 2013. Avant un bouquet inespéré sur la Vuelta, le belge doute et en devient presque superstitieux : « A la base, je ne suis pas quelqu’un de superstitieux et je ne veux pas penser à des choses comme ça, mais à un moment donné, il m’est arrivé de me demander si ce maillot n’était effectivement pas maudit. J’ai connu tant de revers au cours de l’année 2013 ! » dit-il.

La vraie malédiction donc, c’est la gloire. Décrocher un maillot vous assure un place de dominant et de leader qu’il faut être capable d’assumer physiquement et psychologiquement.
Physiquement, car le peloton ainsi que les spécialistes vous pense au-dessus de la mêlée, quelle que soit la course.
Psychologiquement, car vous êtes désormais exposé. Être vêtu d’un maillot distinctif vous rend « visible », médiatiquement et sportivement.
Confirmer la saison suivante, c’est assumer son changement de planète tout en sachant parfois garder sa place.
Rui Costa, sacré en 2013, tente de l’expliquer : « Je ne crois pas que ce maillot soit synonyme de problèmes. Seulement il entraine une telle responsabilité qu’il devient difficile de tout gérer. La notoriété et les sollicitations augmentant, on ne peut plus s’entrainer de la même manière.« 
Difficile oui, mais pas impossible. Michal Kwiatkowski, titré en 2014, s’est montré exemplaire au cours de l’année, tantôt vainqueur (Amstel Gold Race), tantôt équipier. Le polonais a su montrer sa capcité à porter ce poids tout au long de la saison.
Gagner, comme savoir aider ses équipiers dans les moments de galère c’est cela être un champion de premier rang. N’oublions pas que ce maillot, au delà de la toute puissance qu’il confère à celui qui le porte, doit surtout incarner les valeurs de son sport et savoir représenter tout le peloton.
Bien sûr, le porteur de l’arc-en-ciel sera toujours victime de malchance. Mais combien de coureurs le sont chaque année et oubliés ? Les drames liés à cette malédiction sont semblables à d’autres. La liste est bien trop longue pour ceux qui sont passés à coté de leur saison.

Il y a donc pas de vaudou, mais des accidents inhérents au monde cycliste.

Dans tous les cas, Peter Sagan, le plus récent vainqueur, accumule les bouquets cette saison, et semble rester intouchable face à la malédiction. Bonne chance à lui, l’année n’est pas finie, il en aura certainement grand besoin !

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