Lanterne Rouge, un hommage aux derniers

C’est un héros unique en son genre. Un personnage que l’on ne connaît pas, et qui n’a pas vocation à se faire connaître. Un héros ordinaire du quotidien, un forçât de la route parmi tant d’autres. Parfois gregario, souvent inconnu, n’ayant comme adversaire que le temps, il n’a pas sa photo dans les journaux et son nom n’est pas prononcé au bord du bitume. Comme tous les héros, il a hérité d’un surnom, il est même devenu une expression. Tantôt Lanterne rouge en France ou Maglia nera en Italie, tous évoquent le nom du dernier du classement.
Certainement moins en lumière que son homologue premier, il faut rendre hommage à ces battants de l’ombre, ignorés de tous.

La Lanterne rouge, drôle(s) d’histoire(s)…

À proprement parlé, être dernier n’a pas d’intérêt sportif. Voir pas d’intérêt du tout. Pourtant, les organisateurs du Giro commencent à s’intéresser très tôt à cette fameuse « Lanterne Rouge ».

L’histoire de « la maglia nera » naît au soir de la guerre, en 1946, même si l’inspiration de ce vêtement singulier a été trouvé deux décennies plus tôt.

 

Le courage de « Tico »Giuseppe-Ticozzelli-maglia-nera

Pour trouver son origine, il faut s’intéresser à un certain Giuseppe Ticozzelli , footballeur des années 1920, passé par les clubs d’Alessandria ou SPAL. Habile balle au pied, il honore sa première sélection avec la Nazionale un jour de janvier 1920. Loin des bus à vitres teintés d’aujourd’hui, les sélectionnés pour ce match contre la France à Milan doivent se rendre au stade par leurs propres moyens. Ticcozzelli choisit alors d’enfourcher sa bicyclette avec des sandwichs et sa trousse de survie pour rallier le Sempione.

Certainement contrarié par son amour partagé pour le ballon rond et le vélo, le singulier Giuseppe prend la décision un peu folle six ans plus tard de…participer au Giro en qualité de coureur indépendant (non-soutenu par une équipe) ! La performance est d’autant plus marquante que Ticcozzelli est alors encore joueur de Casale !

Neuf décennies plus tard, imaginez votre joueur préféré participer au Giro en fin de sa saison. Plutôt invraisemblable.

Cependant, plus touriste qu’agitateur de la course, les performances de Ticozzelli restent bien moins impressionnante que sur un terrain. Heurté par une moto après trois étapes, le malheureux se retire le lendemain. Le footballeur aura tout de même marqué les esprits pour son abnégation et son courage, ainsi que pour…la tenue qu’il portait. En qualité d’indépendant, le brave « Tico » devait composer avec ses propres vêtements. N’ayant que la tenue de son ancien club à disposition, il ne passe pas inaperçu.
Et la couleur de son maillot ? Elle était noire bien entendu.

 

 

Naissance et mort de « la maglia nera »

Si du rose jaillit la gloire du vainqueur, le Giro aime tout autant célébrer le courage de ceux qui œuvrent dans l’ombre, loin des lauriers de la victoire.

Giovanni-Pinarello-maglia-nera-GiroEn 1946, les organisateurs décident d’honorer le dernier et de mettre dans la lumière ce combattant invisible. La lanterne rouge du classement portera donc un maillot noir, un clin d’oeil à Tico. Il s’agira de mettre en évidence le courage de ceux qui rallient la ligne devant la voiture-balai.

Pourtant, ce qui paraissait être une bonne idée va vite se transformer en un festival burlesque. Rapidement, les coureurs entrevoient un moyen de rafler une prime à la célébrité sans trop forcer sur les canes. En 1948, le duel entre Sante Carollo et Luigi Malabrocca va même virer au n’importe quoi.
Malabrocca, déjà maillot noir deux années de suite, entend bien le rester. Le patron des profondeurs ne veut voir personne s’approcher de la relique sombre. Le pauvre Carollo lui, grippé et peu adepte du haut niveau cycliste, s’installe rapidement en queue de peloton dès le début du Giro. Malabrocca va alors tout faire pour chiper la place du convalescent : se cacher dans un silo ou dans un fossé, provoquer ses incidents mécaniques, il ira même jusqu’à s’arrêter dans un bar !

Ce genre d’excès mettra rapidement fin à l’expérience. Dès le Giro 1952, suite à des plaintes de coureurs estimant que le maillot noir nuit à l’image de leur sport, le maillot est abandonné.

 

En France, la contrastée « Lanterne Rouge »

Le Tour de France n’est pas en reste. En atteste la longue histoire de la « Lanterne Rouge », le dernier du classement général.

Dans les temps jadis, le seul avantage sportif du dernier était, selon Raymond Poulidor, de garantir sa place sur les critériums d’après-Tour. Avantage sportif se transformant en avantage financier quant on est au fait des petits arrangements de ces drôles de kermesses.lanterne-rouge-tour-de-france

A l’instar du Giro, le dernier du Tour recevait une attention inédite. Win Vansevenant, record en la matière (trois fois dernier entre 2006 et 2008), raconte son expérience: « C’est quelque chose qui a marqué ma carrière. Quand les gens me rencontrent, ils me parlent toujours de ça. Ça va me rester toute ma vie, et mes autres résultats vont être oubliés ! Mais bon, j’en tire quand même un petit peu de fierté. C’est toujours mieux que de finir avant-dernier. Les gens regardent le classement, qui est le maillot jaune, et qui est dernier« .

La Lanterne Rouge, c’est également des histoires de galères ou de ruses, dont certaines sont assez surprenantes.

En 1997, le regretté Philippe Gaumont avait dû feindre la maladie pour décrocher le drôle de sésame.  Wim Vansevenant s’était lui laissé décrocher sur les Champs-Elysées pour éviter de finir avant-dernier. Cheng Ji, le premier coureur chinois du Tour, dont l’unique tache était de manger du vent en tête de peloton. On pourrait même évoquer Pierre Matignon, alors Lanterne Rouge, qui s’impose à la surprise générale dans l’étape prestigieuse du Puy-de-Dôme sur le Tour 1969. Le français, après avoir lutté de toutes ses forces, avait résisté au retour d’un certain…Eddy Merckx ! Performance qui ne lui permettra malheureusement pas d’accéder à la dernière place à Paris.

Le Tour n’a pourtant pas toujours eu la même clémence envers le dernier du classement.
Preuve en est, le Tour de France 1980 marque une rupture. L’attention portée au bas du classement déplaît, les vieilles traditions commencent à évoluer. Ainsi, entre la 14e et la 20e étape, chaque soir, le dernier est éliminé. Hélas, le jury populaire met son véto et l’idée est abandonnée.

Ironiquement, cette méthode n’aura pas empêché l’autrichien Gerhard Schönbacher de rafler une deuxième Lanterne Rouge après celle de 1979 !

 

 

NB: Le film de Philippe Harel, Le vélo de Ghislain Lambert, retranscrit avec justesse et humour tout le folklore autour de la Lanterne Rouge. A voir et/ou à revoir !

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