Espoirs brisés: La légende Berzin

La pression que subissent les néo-pros est si importante qu’il est malheureusement aisé pour ces derniers de succomber à la facilité pour réussir. C’est le cas du français Fabien Taillefer. Coureur au profil complet, il surclasse tous ses adversaires en juniors : Champion de France du contre-le montre, vainqueur de la Classique des Alpes, de Paris-Roubaix, du Grand Prix des Nations et du Vélo d’Or. Il a tout pour lui. Il signe alors chez Roubaix Lille à 20 ans en 2009 mais passe une saison blanche. Trop tendre, blessé, il choisit un retour chez les amateurs et éventuellement revenir plus fort dans un ou deux ans. Cette tentative va lui faire commettre une erreur fatale. Il est rattrapé par la patrouille en 2011 et avoue s’être dopé en 2009 et 2010 sur deux courses. Malgré un bref retour chez les amateurs, le vélo pour Taillefer, c’est bel et bien fini. L’exemple du français est d’ailleurs une introduction parfaite au célèbre cas d’Evgueni Berzin.

[PARTIE 3] La légende Berzin: Jusqu’à en perdre la tête…

Le cas Berzin, le sujet ayant été maintes et maintes fois traité. Pourtant, dans la catégorie espoirs déchus, il fait office de cas d’école.

La légende de Berzin commence sur l’isthme de Carélie, à la frontière finlandaise, à Vyborg. Dans cette ville inconnue et ignorée de tous, froide comme la glace, le quotidien forge le mental. La neige, elle, des corps résistants.
A sa naissance, l’Empire soviétique impose sa loi dans la plupart des sports populaires. Au cœur de l’URSS, où le sport a été imposé comme cause nationale, Evgeny forge son destin.

Fils d’un père ouvrier, élevé parmi une meute d’enfants par sa mère, rien ne le prédestine à prendre le vélo pour compagnon. Encore que la bicyclette, machine infernale du sportif stakhanoviste, peut trouver grâce aux yeux d’individus élevés dans le culte de la souffrance et du travail ingrat. Son coup de pédale se construit sur des routes improbables. On imagine qu’il s’est fait martyrisé par le vent de face, glacial, l’obligeant à adapter sa manière de rouler pour développer plus de puissance. Cette force brute, écervelée, avec une intelligence de course mise au placard, c’est ce que cherche Alexandre Kuznetsov. Le tsar-entraineur du cyclisme soviétique, véritable machine à fabriquer des champions. Entraîneur à l’école des sports de Leningrad, il accueille le petit Evgeny tout droit sorti de sa campagne. L’établissement est réputé pour former des vainqueurs, il n’y a pas de place ici pour les faibles, fainéants et autres traine-la-patte. Seul inconvénient : on bâtit des bêtes à gagner, mais on ne leur apprend pas la science de la route, ni à gérer une carrière de sportif de haut niveau. Les jambes sans la tête. C’est d’ailleurs certainement ce manque qui aura raison de la carrière de Berzin.

Comme une évidence, le natif de Vyborg passe pro, et débute son ascension. Recruté pour épauler Moreno Argentin, il s’applique à défendre son maillot rose, celui là même qu’il portera en 1994.

94, l’année de la révélation

Nous sommes le dimanche 17 avril 1994 précisément, quelque part en Wallonie. Cinq forçats de la route sont prêts à en découdre à Liège, final de la Doyenne, Monument parmi les Monuments : Claudio Chiappucci, Tony Rominger, Lance Armstrong, Giorgio Furlan et un jeune inconnu, Evgueni Berzin. On ne s’alarme pas parmi les favoris sur la présence de cet intrus, on ne le considère pas. Droit de réponse : attaque fulgurante – la méthode brutale de Leningrad – les pédales broient l’asphalte, suppliciée par les à-coups du coureur de la Gewiss. Il mystifie le monde du cyclisme, en s’amusant avec des ténors, pour aller cueillir le bouquet de la victoire.

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Le petit insolent ira même jusqu’à pousser le vice au Giro. Il s’en va mater Miguel, le Roi Indurain, en l’assommant avec le sourire. Vainqueur de trois étapes, dont un chrono à Follonica où il étrenne son maillot de champion national de la spécialité, il scie les jambes de l’espagnol et terrasse le pirate Pantani au général. Il récolte en prime du Maglia Rosa celui de meilleur jeune, à 24 ans.

Un bel avenir se profile, on veut manger Evgeny et boire Berzin, on lui propose de devenir italien, c’est la Berzinmania. Qui aurait cru qu’un morveux du fin fond de la Carélie pourrait devenir tendance ? C’est le charme de la nouveauté, la fraîcheur au propre et au figuré, la fascination du petit qui devient grand.

La chute

Puis comme un Icare de série Z, ayant voulu voler trop près du soleil de la gloire, le futur grand se révèle avoir un incroyable talent pour ruiner les espoirs. Il est financièrement gourmand, ingrat (signature de pré-contrats avec d’autres formations et niant le rôle de ses équipiers lors du Giro) et désinvolte (l’entraînement n’est plus la priorité). Malgré tout, il allume plusieurs départs de feu en 1995 sur la Flèche Wallonne (3e) et au Giro (2e du général et vainqueur d’une étape) avant de prendre un sévère rappel à l’ordre dans le Tour où il s’effondre et abandonne.
En 1996, il semble renaître en prenant le Maillot Jaune et en déroulant sur un contre-la-montre sur la Grande Boucle. Puis c’est un Bjarne Riis à 60% qui le brise dans la Montagne, juge de paix universel de la Petite Reine.

Débutant sa chute sans fin, il échoue dans une pathétique tentative record de l’heure en 1997. On le retrouve à la Française des Jeux de Marc Madiot dès l’année suivante, ou il se lance dans une échappée désespérée sur la course qui l’a révélé: Liège-Bastogne-Liège. Comme un symbole, il est achevé, et sa carrière avec, à 15 kilomètres de l’arrivée. Le reste est anecdotique, comme un film qui vous laisse un goût amer, le sentiment d’inachevé et le haussement d’épaules de la déconsidération.

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