Espoirs brisés: Le changement de monde

C’est fini. Les derniers espoirs se sont envolés. C’était ses derniers tours de roues en compétition.
Au moment de franchir la ligne d’arrivée, il regarde ses coéquipiers, ses adversaires d’un jour, puis le staff de son équipe. Il aurait certainement aimé revivre l’émotion de l’aube de sa carrière, tous ces bouquets collectés, ces médailles engrangées, la promesse d’un avenir radieux fait de brillantes victoires sur les plus grandes courses du circuit.
Au moment de ranger son outil de travail, ce vélo qu’il aura tant aimé et tellement détesté quand ça n’allait pas, il ne peut s’empêcher de s’interroger.

Pourquoi n’y suis-je pas arrivé?

15 années sont passées et il n’a jamais trouvé la réponse. Il n’est plus qu’un nom sur les tablettes espoirs ou juniors, un dossard oublié des Grand Tours, un ancien échappé d’un raid malheureux sur un Monument.
Pourtant, certains se retournent quand il passe.
C’est certainement le regard le plus insupportable. On se souvient. On se souvient de son nom et d’avoir lu quelques lignes sur lui “il y a bien 10-15 ans”. Ce regard est souvent mélangé de surprise et d’amusement: “Il était pas mauvais chez les jeunes lui, dommage”.

Ce coureur qui s’en va, c’est Leonardo Giordani, c’est Dmitry Grabovskyy, c’est Tomas Vaitkus, c’est Markus Fothen, c’est Crescenzo d’Amore, c’est Iker Flores, c’est aussi et surtout Evgueni Berzin, ou dans une moindre mesure Riccardo Ricco ou Vladimir Karpets. Dans quelques temps, Evgueni Petrov et Yaroslav Popovych, entre autres, les rejoindront. Ces derniers temps, les étoiles filantes ont été nombreuses.
Ces éternels espoirs n’ayant jamais confirmé leur statut de “futurs grands”, nous les connaissons tous. Nous avons tous entendu leurs noms, nous les avons tous vu tenter dejaillir du peloton afin de prouver qu’ils n’étaient pas seulement des espoirs mais aussi des champions.
Que s’est-il passé chez ces jeunes si prometteurs, puis si décevants lorsqu’ils rentrent dans le monde professionnel ? Comment passe-t-on de futur grand à grand zéro ?
Une histoire de désillusion, de tromperie, de physique défaillant et de dopage. Explications.

[PARTIE 1] Des espoirs aux professionnels: Le changement de monde

Des espoirs n’ayant pas confirmé, il y en a des centaines à travers la grande histoire du vélo. Certains marquent plus que d’autres, et ces vingt dernières années, les exemples ne manquent pas.
Justement, il y a un peu plus de 15 ans, un stagiaire de l’équipe Mapei va véritablement marquer le petit monde du cyclisme espoir.

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Evgueni Petrov, la future légende

En 1978, Sergueï Soukhoroutchenkov, la légende du cyclisme amateur, s’imposait sur le Trophée Peugeot de l’Avenir (Tour de l’Avenir). 22 ans plus tard, le petit Evgueni de Belovo ne le savait pas encore, mais il allait rayonner lors de l’année du nouveau millénaire.
Champion du monde sur route et du contre-la-montre.
Champion d’Europe et de Russie du contre-la-montre.
Ça ne s’invente pas.
Alors espoir, le jeune russe en impose. Et en cette année 2000, il ne laisse que des miettes à ses concurrents et se présente comme le leader naturel de la future génération. Il remporte d’ailleurs le Tour de l’Avenir en 2002, concluant en beauté sa carrière chez les jeunes. On le dit alors fin prêt pour s’attaquer aux grands défis d’une carrière professionnelle.
C’était la dernière fois que l’on entendra parler d’Evgueni Petrov en termes élogieux.

En 2016, 15 ans après ses débuts mirobolants, le russe est l’un des plus vieux coureurs du peloton. Il attend paisiblement la fin de sa carrière chez Tinkoff. Il n’a plus rien gagné, mis à part une étape du Giro en 2010, s’est enfoncé dans le dopage et a progressivement disparu des radars. Manque d’envie et surtout de talent, le Russe aura plus excité les spécialistes que les foules. Il aura pourtant fait une carrière d’équipier honnête. Le genre d’aide de camp capable de ramener des accessits et quelques petits bouquets quand on le lui permet. Loin, très loin du destin de future légende qu’on lui prédisait.

Giordani qui ?

Petrov symbolise à lui seul ces “starlettes” modernes à qui l’on a voulu imposer un destin.
Comme Leonardo Giordani, ce jeune italien présenté comme une future terreur. Pourtant élégant et appliqué, il présente des qualités naturelles dans la lignée des grands champions. Tour de Lombardie, Tour des Régions Italiennes (le Giro espoir) et champion du monde en espoir, de quoi attendre beaucoup. Intégré à la flamboyante équipe Fassa Bortolo, il peine à accrocher le bon wagon.  Pas retenu à la fin de son contrat, il décroche avec le haut niveau jusqu’à une fin d’une carrière anonyme en 2013. Le pauvre Leonardo n’était malheureusement pas assez bon pour espérer gagner les sommets.

La fin de l’amateurisme

Pas assez bon. Le mot peut sembler dur, mais gardons en tête une chose : même si vous cartonnez sur tous les tableaux en espoirs, le peloton professionnel c’est autre chose: c’est la fin de l’amateurisme.

La différence de distance des courses entre espoirs et pros fait mal. Difficile de passer en quelques mois d’un 140 kms à un Milan San Remo et ses presque 300 kms si vous êtes mal préparé. Le manque d’endurance et de résistance des jeunes coureurs est extrêmement perceptible dans leurs premières et deuxièmes années. Ainsi, si le manque de physique, plutôt logique en début de carrière, est en parti responsable, les choix de certains directeurs sportifs sont aussi discutables. Par le passé, on a pu voir des coureurs de 20-21 ans se démener dans d’importantes classiques ou des Grands Tours. Bon pour l’apprentissage, mais rares sont ceux qui y ont brillé, pour le peu qui ont fini la course. L’accumulation des courses les plus rapides, les plus nerveuses et les plus exposées peuvent rapidement déstabiliser. Elles usent, et les jeunes deviennent rapidement des équipiers. Vous avez seulement quelques courses pour faire vos preuves. Les faire sur un Grand Tour est déjà compliquée, alors imaginez en tant qu’équipier à 20 ans dans une équipe de premier plan !

Et pourquoi ne pas se faire la main sur les circuits continentaux ? Progresser étape par étape? Tout est une affaire de patience.

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