Le cyclisme, un choix entre passion et héritage familial

Pourquoi faire le choix du cyclisme ? Et plus encore, le cyclisme professionnel ?
Sport ingrat par excellence, se sublimant dans l’horreur de la souffrance, il fascine pourtant. A l’école de la pédale, « sacrifice » est le maître mot, il n’y a pas la moindre pitié.
Sous une pluie d’enfer ou sous un soleil de plomb, l’apprentissage est pour les braves. Roues dans la boue ou coincé au milieu des montagnes, personne ne vous entendra crier.
Il faut alors faire un choix.
La voie humble, celle des rois de l’ombre et des forçats de la route. Ouvriers du bitume, gueules cassées d’un nouveau genre, pas de place ici pour les précieux.

Le cyclisme est un sport d’initiés, se conjuguant souvent au pluriel. Une affaire de famille, une science de la guerre même, que les anciens partagent avec parcimonie. Alors, un choix ? Une vocation ? Un don reçu en héritage ? Attrapez votre guidon.

L’appel de la route

Souvent, les enfants de champions bénéficient d’un entourage exceptionnel. Les proches sont en majeure partie – ou entièrement – dédiés au sportif ou à la pratique du sport. De cet environnement et cette culture axés sur la discipline exercée, ces enfants intègrent plus tôt que les autres cette idée de transmission des valeurs sportives.
Pour autant, des enfants nés dans un milieu que nous appellerons « neutre » agissent souvent par imitation, de la même manière que leurs parents leur « inculquent » leurs idées politiques et leur vision de la société.

De fait, naît chez certains une vocation, un sentiment semblable à la prédestination et parfois assez proche d’un conditionnement. Cette « programmation » liée à la volonté de répliquer les actes de l’aîné ne peut se faire sans une conversion totale. Entretenue par les éléments qui gravitent autour du jeune individu, cette conversion est également déclenchée par un élément choc. Victoire exceptionnelle, échappée au long cours ou fascination pour la souffrance en premier lieu (entendons ici la capacité mobilisatrice que possède la représentation – imaginaire, réelle ou filmée – de l’effort).

Don tout puissant ?

De plus, cette prédestination est renforcée par le sentiment de « l’appel ». Il n’est pas rare que le coureur à en devenir explique son choix de carrière par l’inéluctabilité.
Ainsi, le choix fait au préalable se transforme en une succession de éléments irrationnels, qui occultent souvent l’aspect de la reproduction sociale.

Irrationnel, comme la rareté du don. Autant que les qualités héritées de la nature, cette sélection aléatoire nous rend inégal face à la réussite. L’existence d’un gène que l’on pense supérieur, génétiquement ancré, et donné en héritage par le géniteur. Spectateur, amateur ou professionnel, cette supériorité naturelle est acceptée par celui qui observe le champion : il est doué et naturellement en position de s’imposer. Pourtant, cette perception du sport, et plus particulièrement du cyclisme, occulte l’environnement du champion. En effet, l’aspect social et la « culture » sportive inculquée à l’athlète doivent être pris en compte.

Le cyclisme, une affaire de famille ?

 

Magie génétique ou transmission ?

Certainement un peu des deux. Quand la pratique du vélo est associée au loisir ou au transport, difficile de se projeter vers la compétition. La transmission, de part la richesse du patrimoine que le cyclisme véhicule, va alors s’avérer décisive dans le basculement loisir/sport.
La cellule familiale comme premier facteur de l’engagement sportif/cycliste apparaît comme une évidence au regard des noms composant actuellement (et jadis) le peloton professionnel.

Fils, frères, cousins, nombreux sont ceux ayant un lien de sang, et ce rien qu’en World Tour. « La transmission se fait naturellement. A travers ma famille, on m’a aussi inculqué des valeurs sportives. » évoque ainsi Laurent Dufaux, ancien coureur chez Festina et Saeco. Une transmission dont il s’occupe également avec son fils.
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Valeurs familiales et devoir de « s’en sortir »

Sport considéré comme « populaire », le cyclisme évoque les classes sociales basses, rarement moyennes, jamais supérieures. C’est d’ailleurs dans ses origines que le champion trouve en lui le moyen de se surpasser et de puiser dans son énergie dans des endroits insoupçonnables. Cette rage de vaincre se forge grâce à l’héritage et l’éducation que le cycliste reçoit : apprentissage de l’effort, refus de se plaindre, abnégation face aux difficultés… Ce mode de pensée apparaît propice à l’engagement dans un sport fait de sacrifices. Le cycliste de haut niveau accepte plus facilement la dureté de l’entraînement, l’entêtement nécessaire pour glaner des victoires, et se forge un mental redoutable. L’exemple de Bernard Hinault, fils d’agriculteurs ou d’Eddy Merckx, fils d’épiciers sont là pour nous le rappeler.
L’appétit pour la gagne vient combler aussi un manque de jeunesse, la volonté de « s’en sortir »,  chose qui sera difficilement envisageable en suivant le chemin des parents. Le choix d’une carrière professionnelle offre alors cette possibilité de surpasser sa condition initiale. C’est le premier acte du « dépassement de soi » qui sera demandé au coureur durant toute sa vie de sportif.

Monter sur son vélo, rapporter de l’argent à la seule sueur de son front, une forme de récompense juste, honnête.  Ce que rappelle Maxime Daniel, le coureur d’AG2R et fils d’agriculteurs comme le Blaireau. « Il faut être solide, comme aux champs.Tu en baves mais tu as le bonheur de tirer les fruits de ton travail. »

 

Une question d’héritage

Nous l’avons déjà évoqué, mais pour nombre de coureurs professionnels et amateurs, tout est question d’héritage.
Pour le novice, la pratique du cyclisme va être directement liée à un sentiment de partage, une exclusivité avec un (ou plusieurs) membres de sa famille proche. Un « choix » va alors se faire très tôt, au moment de s’impliquer véritablement dans un sport, qui va naturellement se faire par mimétisme. Dans un environnement construit autour du vélo, le choix s’apparente à une suite logique, une perpétuation des traditions.

Par ailleurs, cet héritage se construit pas à pas. On ne peut négliger le rôle déterminant des parents et l’importance de l’ implication dans la vie sportive de leur(s) enfant(s). Souvent premiers entraîneurs, premiers nutritionnistes, voir premiers agents pour certains, ils apportent également un soutien moral et matériel jusqu’à un age tardif (si l’on considère que la structure prend en charge les frais liés à la compétition en première année espoir) et par là assoient définitivement leur volonté de transmettre.

Refuser les tentations

Le coureur est alors tributaire de cet investissement, forcément consenti bien sûr, et se voit par là encouragé à continuer et persévérer dans son choix. Il renforce l’aspect « vocation » car l’environnement familial appuie la décision.

Il n’est effet pas rare que l’engagement de l’aspirant témoigne dans les faits de cette notion de rendre ce qui lui a été donné. Si nous parlerons des parents ici, il est fréquent que nombres de professionnels à en devenir, tous sports confondus, ont une dette à payer aux institutions ou aux entraîneurs et éducateurs qui ont investis du temps et de l’argent en eux, afin de leur permettre de réaliser leurs rêves (en dépit de l’aspect retour sur investissement). Cette dette morale se rembourse petit à petit, en suivant la ligne de conduite imposée.

Si l’on ne toutefois pas imposer à un athlète d’être complètement ascétique, on lui demande de respecter la règle du jeu. Beaucoup refuse les sollicitations extérieures, passage obligatoire de la jeunesse : boîtes de nuit, fréquentations peu recommandables, contrats lucratifs douteux etc. par peur de décevoir. Cette « peur » est est marquée d’ailleurs par le respect, témoigné ici par la volonté de n’être soumis à rien d’autre que son entraînement.

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Investissement décisif

L’étape clé vers la professionnalisation va intervenir peu de temps après la transmission de cette « culture vélo ». Ce moment décisif, celui de la confirmation et de l’acceptation de la vocation, va dépendre des moyens mis en œuvre à la fois par le sportif, comme on peut le voir ici, et par son entourage.

Un premier écrémage va alors avoir lieu et va immédiatement récompenser le degré d’implication. Les familles les plus enclins à supporter les contraintes de la pratique vont indéniablement avoir une longueur d’avance. L’obédience change de camp, et c’est désormais l’ensemble de la cellule familiale qui va se dédier au coureur à en devenir.

De la même manière du degré d’investissement des parents dans l’éducation de leur enfant afin de participer avec lui à la réussite de son projet de vie, cette relation va nécessiter également plusieurs étapes de validations – morales et factuelles – obligatoires afin que le projet professionnel et le niveau d’implication soit décrété.

La tête et les jambes

Entendons par là que le jeune coureur a besoin de prouver que son projet viable. Dès lors, comme dans le secondaire puis le supérieur, décrocher des diplômes sera obligatoire. Si ceux-ci ne seront certes pas sur papier, ils relèvent plus d’un brevet moral qu’il faudra décrocher à un moment T. La nature incertaine du sport veut que l’aspirant est une assurance, qui va se matérialiser par l’apprentissage d’un métier.

Si les longues études sont malheureusement difficilement compatibles avec la pratique du haut niveau, il n’empêche que la scolarité occupe une place importante dans la vie d’un jeune sportif. Il n’est bien sur pas envisageable de se lancer (et ainsi va le rôle des parents) dans une carrière sans filet de sécurité. Si nombre d’entre eux choisissent en général un diplôme associé à la pratique de leur sport, d’autres s’orientent vers des carrières plus poussées, à l’instar de Romain Bardet, le coureur d’AG2R, diplomé bac+5 de l’EM Grenoble.

Ce long processus, espéré et demandé par les parents, est également obligatoire, ou fortement conseillé dans les structures espoirs pour que l’aventure commence.

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