Le cyclisme britannique : de zéro à héros (2/2)

1996 : Le cyclisme britannique pédale dans le vide. Pas un penny à se mettre sous la dent, la progression entamée depuis quelques années est freinée. Il faudrait un coup de pouce du destin pour pouvoir avancer.
Un « miracle » qui tient à une remise en question, une gestion exemplaire et… à un peu d’argent tombé du ciel.
Explications.


Numéro gagnant à la loterie

 

Dans ce moment charnière de l’histoire du sport britannique, un personnage clé n’ayant rien à voir avec le monde du cyclisme va changer la donne.
Son nom ? John Major.
En 1993, le Premier Ministre Anglais de l’époque décide que le gouvernement prendra désormais en main la loterie nationale (National Lottery). Trois ans plus tard, le goût des britanniques pour le jeu va permettre de multiplier par 10 l’investissement de UK Sport, le tout entre 1996 et 2000. De 5 millions de livres sterling, on passe à 54, un changement majeur dans la politique sportive du pays.
Dès 1997, les sportifs de haut niveau ont alors la possibilité d’être directement financés et donc de vivre de leur sport.
Malheureusement, tous les sports n’ont pas cette chance.
Sont visés ceux avec un haut potentiel de médailles : aviron, athlétisme, gymnastique, natation et donc… cyclisme. La diversité du nombre d’épreuves (18 depuis les JO de Sydney en 2000) pose le cyclisme comme l’un des sports à prioriser en termes d’investissement.

Cette décision est l’acte fondateur du miracle britannique.

Conjugué a cet afflux d’argent (2,5 millions de livres pour commencer) qui va parvenir dans les caisses de la fédération, British Cycling se dote d’un nouveau conseil d’administration avec à sa tête un certain Brian Cookson, futur président de l’UCI.
Cookson passe alors un grand coup de balai et nomme Peter Keen à la tête du service « Performance ». Un plan assez simple émerge : non seulement l’argent reçu va permettre de développer un programme de formation, mais il va falloir également perpétuer cet investissement. L’équation est donc élémentaire : des bons résultats amènent plus d’argent, plus d’argent amèneront des résultats encore meilleurs.
Cependant, Keen parait plutôt réticent à investir de son temps et de l’argent sur le cyclisme sur route, et ce pour plusieurs raisons.
Premièrement, la piste rapporte des résultats immédiats, et elle possède une excellente visibilité aux Jeux Olympiques (et un potentiel de plus de 10 médailles). Elle est aussi plus « spectaculaire » et possède un potentiel de rentabilité. En effet, les spectateurs payent pour entrer dans un vélodrome, mais l’événement reste gratuit au bord des routes.
Enfin, Keen n’aime pas beaucoup l’image que renvoie le cyclisme sur route, en dépit des bons résultats de certains coureurs britanniques. Il associe directement route et culture systématique du dopage. À tort ou à raison selon les points de vue, Keen est persuadé que la mise en place d’un programme routier visant l’excellence sera confronté au problème de la triche à un moment ou à un autre. Sans forcément vouloir doper ses coureurs, rouler aux cotés de dopés lui pose un problème d’éthique. Participer c’est déjà cautionner, en quelque sorte.
En réalité, le problème vient surtout des investisseurs, la National Lottery. Atteindre l’excellence dans les années 90, c’est fermer les yeux sur le dopage. Et cela, la Loterie n’en veut pas, sous peine de retrait.
Un risque que British Cycling ne peut courir.
Un risque qui la conduirait à une mort certaine.

 

Picture by Charlie Forgham-Bailey/SWpix.com - 06/03/2016 - Cycling - 2016 UCI Track Cycling World Championships, Day 5 - Lee Valley VeloPark, London, England - Sir Bradley Wiggins of GBR kisses the track goodbye after winning gold in the Men's Madison Race

La révolution est dans les détails

 

Keen le sait, ses méthodes vont mettre du temps à trouver le chemin de la victoire. En 2000 à Sydney, la Grande-Bretagne est toutefois en net progrès : 1 titre (Jason Queally au kilomètre) et trois autres médailles. Le succès commence à se confirmer dès 2002 avec pas moins de trois titres de champion de monde. La politique voulue par Keen se veut plutôt novatrice.
La première chose à faire était de créer une culture de la gagne. Si former des champions est important, laisser un héritage l’est encore plus. Il faut pérenniser la victoire et l’inscrire dans l’ADN de la formation britannique. Une idée qui peut sembler évidente mais qui répond à un constat.  Les résultats marquant des britanniques restent exceptionnels, épisodiques.

En 2003, les bases sont donc posées et Dave Brailsford prend les commandes. C’est alors le début de l’ère des « Marginal gains« , ces fameux gains marginaux qui permettraient à la Grande-Bretagne ainsi qu’à l’équipe Sky de triompher de leurs adversaires.
Si cette idée a déjà germé dans l’esprit du nouveau directeur de la performance, elle trouve son véritable point de départ au soir de la victoire de Chris Hoy au championnat du monde du kilomètre en 2002. L’écossais s’impose alors d’un petit millième devant la référence de l’époque, le français Arnaud Tournant. À quel moment ce millième de seconde a-t-il été cherché ? Cette question devient fondamentale pour l’ensemble du Team GB, elle les obsède, et depuis longtemps. Chris Hoy lui-même se l’est déjà posée : « Que se passerait-il si je perdais l’or à cause d’un millième de seconde, parce que j’ai loupé un entraînement ou que je n’ai pas tout donné ? » déclare-t-il quand lui pose la question.
Dès lors, c’est toute la Team GB qui va adopter cette manière de penser et de concevoir son sport. Côté média et fans, on aime cette idée de la perfection, cette approche scientifique et minutieuse du sport, ce storytelling sur le « hard work », c’est une nouvelle ère excitante qui se dessine. De plus, les résultats sont là : deux titres olympiques et une médaille d’argent sur piste à Athènes, et les titres tombent aux championnats du monde, 21 en quatre ans !
A l’aube des JO de Pékin, le Royaume-Uni a conquis les arènes, s’imposant comme l’équipe numéro un sur piste. Le tout en quatre petites années.


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L’école de la victoire

 

Mais au-delà du marketing autour des « marginal gains », parfois risible, et de la communication autour des méthodes d’entraînements des britanniques, le secret derrière cette place de numéro 1 a une explication beaucoup plus terre à terre.

L’importance de la formation est rapidement compris par les britanniques. Produire des champions sans penser à l’héritage que ceux-ci vont laisser serait une erreur.
En 2004, Rod Ellingworth crée la British Academy au sein du désormais célèbre vélodrome de Manchester. Le but de cette nouvelle institution repose sur un projet simple : glisser les jeunes vers un mode de vie similaire aux pros.
Réservée aux juniors (mais pouvait s’étendre jusqu’à l’âge de 21 ans), une des particularité de la formation se porte sur un apprentissage mixe sur piste et route. Conjugué à cela, l’Academy pose ses valises en Italie chaque année, à Montichiari, à proximité de son vélodrome afin de s’acclimater à un environnement différent. La British Academy voit par ce moyen une opportunité pour les jeunes cyclistes de s’adapter plus rapidement au monde professionnel. Par ce déracinement volontaire, ses membres se forment aux nombreux déplacements auxquels ils seront confrontés. Ainsi, pensent les formateurs, vivre dans un environnement étranger favorise le développement personnel et la débrouillardise. On pourrait presque y voir une sorte d’ « Erasmus » du cyclisme. Enfin, cette initiative favorise également l’esprit de groupe et renforce la cohésion entre équipiers, une qualité essentielle une fois la porte des pros franchie.

Pour ceux qui restent après le programme junior, c’est un semblant d’université qui se profile.

Avec de vrais cours :

    • Mécanique/entretien du vélo ;
    • Santé et hygiène du coureur (prévention des maladies et infections), une obsession que l’on retrouve chez Sky d’ailleurs. À signaler, un cours allant jusqu’à comment nettoyer sa maison ! ;
    • Utilisation des réseaux sociaux (où l’on encourage les jeunes à développer leur « marque » afin de mieux se vendre pour signer un contrat) ;
    • Cours d’italien (la LV2 du peloton et un outil essentiel lorsque l’on vit en…Italie !) ;
    • Nutrition et anti-dopage, entre autres.

Cette méthode vise à faire de l’espoir un quasi-pro le jour de son entrée sur le circuit. L’adaptation sera plus facile et le coureur opérationnel plus rapidement que la moyenne.
Et ça marche ! Le succès de cette académie se démontre en regardant les anciens : Mark Cavendish, Peter Kennaugh, Geraint Thomas ou encore Simon Yates.
Nul doute que leurs performances restent la meilleure publicité pour l’institution qui les a formé.

 

Sky’s a limit : domination olympique et mondiale et victoire sur le Tour de France

 

Enfin, les britanniques vont vouloir s’affirmer là où personne ne les attends plus : l’asphalte. La machine à victoires est enclenchée au soir des JO de Pékin, mais la domination ne sera pas totale tant que les routes du tout neuf « World Tour » ne seront pas conquises.

En 2008, l’entreprise Sky décide d’investir dans le cyclisme. L’opérateur place ses billes à travers un programme quinquennal visant à favoriser le développement ainsi que l’émergence de coureurs talentueux dans toutes les disciplines cyclistes, du BMX à la route, en passant bien évidemment par la piste.
Après l’arrivée de la National Lottery la décennie précédente, les millions de Sky vont parachever l’incroyable transformation du cyclisme britannique.

En 2009, l’équipe de cyclisme sur piste Team Sky+ HD3 se crée et le programme Skyride, visant à promouvoir l’utilisation du vélo par les Britanniques par des manifestations cyclistes ouvertes à tous voit le jour.
Skyride se conjugue alors avec le « Whole Sport Plan », un programme remarquable et ambitieux, décisif dans cette réussite.
Certains grincheux y verront une opportunité saisie grâce à l’aide de l’argent. Vrai.
Mais pas seulement.
L’obtention des JO en 2012 ? Oui, également. Mais il y a plus que ça.

Ce plan de quatre va couvrir bien des aspects, dans un soucis du détail désormais caractéristique du système britannique.
Premièrement, la fédération veut pousser les sujets de la Reine à prendre leur vélo pour créer l’intérêt puis la passion. Par des campagnes publicitaires ciblées, puis par la création de nombreux clubs ainsi que la rénovation des pistes cyclables, elle entend bien s’inscrire dans la continuité du « game-changer » qu’on été la création des « Boris Bikes », le Vélib londonien.
Deuxièmement, le nombre d’événements cyclistes au Royaume-Uni doit être démultiplié. Championnats du monde de BMX et de piste, création de la Ride London, inciter le Tour de France à revenir sur le territoire, obtention de championnats du monde sur route… les idées ne manquent pas et toutes se réaliseront dans un futur plus ou moins proche.
Troisièmement, création du équipe cycliste sur route en World Tour avec le soutien de Sky. Objectif : remporter le Tour de France d’ici 2014.


On dit que les Champs-Elysées sont le lieu où les héros et les gens vertueux viennent trouver le repos après leur mort.

Un dimanche de juillet, en fin d’après-midi, c’est sur des Champs-Elysées pavés que le héros de toute une nation vient trouver son repos, recouvert de sa toison d’or. La fin d’un Tour, c’est comme une petite mort pour ceux qui l’ont couru. Que reste-t-il de la bataille ?
Né sur la terre où les Lions des Flandres viennent habituellement se dévorer, Bradley, l’enfant de Gand, a certainement mesuré le chemin parcouru ce 22 juillet 2012.
À quoi pouvait-il songer sur le podium ? Pensait-il aux pionniers Stallard et Burton ? À Simpson et son arc-en-ciel, qu’il a lui aussi porté ? Se remémorait-il toutes les années d’errements de sa patrie lors de ses jeunes années ? Probablement pas.
Mais Bradley Wiggins est bien l’héritier, et aussi celui qui montrera la voie. Comme un symbole, c’est un pur produit de la formation de la piste, un coureur qui incarne cette irrésistible ascension du cyclisme britannique qui devient le premier des grands-bretons à gravir la première marche du podium à Paris.

La formidable aventure à bicyclette du Royaume-Uni, quant à elle, se poursuivra avec les Jeux Olympiques de Londres : 8 titres olympiques, 12 médailles. Puis avec un kenyan blanc, Chris Froome.

Qui l’aurait cru il y  a 10 ans ?

Et c’est peut-être cette victoire que les britanniques chérissent le plus.

Passer de zéro… à héros.

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Credit photo : Couverture : teamgb.com

Wiggins kissing the track – Charlie Forgham-Bailey/SWpix.com
British Academy – SWpix.com
Wiggins win – Bryn Lennon/Getty Images

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